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Warax

« Le roman doit brasser le monde »

Fasciné par les combats idéologiques de l'époque, l'écrivain les restitue dans des romans qui échappent aux règles narratives habituelles.

Son dernier livre, Warax, n'a pas toujours suscité des réactions très amènes ni très positives. Pavel Hak se fend d'un large sourire teinté d'un soupçon d'ironie : « Cela fait partie du métier. » Loin d'afficher une indifférence polie, il rationalise. Un roman, « il faut que cela déclenche quelque chose ». Né en 1962, Prix Wepler pour Trans (Seuil, 2006), Pavel Hak ne programme rien, il « suit son objet ». Le résultat, il le découvre comme le lecteur - ou quasiment. Il a été « surpris » par Warax. « La littérature, ce n'est pas autre chose que d’inventer des personnages et des situations. On est happé. Entraîné quelque part. » Il reprend : « J’ai beaucoup appris en écrivant ce roman. »
Pavel Hak parle de l’écriture comme d’un métier. Il avoue un grand nombre de recherches pour Warax, reprend des éléments déjà abordés dans de précédents livres, comme la guerre ou l’immigration. « À l’origine, il y une perception du monde. La compréhension d'une époque, de ce qui l'organise, de ses enjeux, de ses émotions
», insiste-t-il. Mais l’erreur serait de le prendre pour ce qu'il n'est pas : un essayiste déguisé en romancier. Au contraire, il se revendique homme et artiste. Pleinement engagé dans une époque prisonnière d'un mouvement perpétuel. Il prend pour exemple la Chine qu'il a visitée plusieurs fois et qui «bouge à toute vitesse ».  Il évoque l'Asie, l'Afrique, les migrations, la guerre des opinions. « Nous vivons une période d'intenses combats idéologiques. » Il précise avec gourmandise : « Cela m'intéresse beaucoup. »
Et pour cause. Pour Pavel Hak, le roman est « quelque chose de fort, de puissant, qui doit brasser le monde ». On comprend mieux la forme fragmentée, l'éclatement des narrations, externes, internes, individuelles ou collectives. Pas de discours ou de démonstration chez lui : il veut « montrer le monde dans sa complexité ». Ce qui suppose de trouver une forme suffisamment complexe pour le refléter. « II ne s’agit pas forcément de dire quelque chose, mais de l'interroger, de le dépasser. De toucher, d'émouvoir, de faire réfléchir. » Il expose une conception de la littérature du détail autant que de la vision. D'un romancier artisan de la transcription et de la transmission.
De manière tout à fait logique, son dernier roman porte aussi une réflexion sur l'information, la presse, la parole toute faite. Sur la confusion entre les médias, la communication et la propagande. L'un de ses personnages, le plus classique, celui auquel le lecteur peut parfois s'identifier (avec un malaise certain), est un jeune homme ambitieux qui veut faire carrière dans l'audiovisuel. Le tableau est au noir, comme on pouvait s'y attendre. « Le vrai danger de la démocratie, c'est l'opinion publique, c'est sa manipulation », énonce Pavel Hak, pédagogue. Mais cela ne s'arrête pas là.
Les séquences de dialogues comme les scènes de sexe sont particulièrement violentes et vaines dans cette partie du texte. Il précise : « La parole, c'est l'être humain. Même si on ne dit pas grand-chose. Même si on ne dit rien. Ces personnages sont dans des situations où la parole est mise à mal, contaminée, par la publicité, par les médias qui se substituent aux discours des personnes. » Du discours au sexe, il n'y a qu'un pas. D'un langage à un autre. De cause en conséquence. « Il suffit de voir comment la publicité traite la femme aujourd'hui », susurre-t-il avec une grimace involontaire.
Malgré son paysage post-apocalyptique et son atmosphère étouffante, Warax n'est pas à ranger au rayon science-fiction. Pavel Hak s'amuse de la confusion de certains de ses lecteurs. Le monde de Warax, c'est le nôtre. Son livre en est la manifestation et l'expression, à la phrase près. Le travail du rythme est essentiel. Pas de mots en trop, rien de superflu. Un travail que Pavel Hak avait déjà réalisé pour Trans – avec ces successions d'accélérations brusques et de ralentissements, à l'aune de « l'existence concrète » de ses personnages.
«Quand on travaille, on cherche à composer un monde. Ensuite, on se met en quête du rythme de la phrase, du chapitre. La forme, la vitesse », ajoute- t -il pour bien se faire comprendre. Au premier jet, son roman était plus long, plus relâché, moins intense. Pavel Hak s'est remis au travail pour « densifier » son texte, organiser les résonances intérieures, les échos, trouver une cohérence. « C'est organique. La phrase, le chapitre, tout cela doit tenir ensemble. Il faut que cela avance à un certain rythme. On cherche ce qui doit lier chaque chapitre, chaque bloc de réel. »
Au terme de ce processus radical, le texte prend le risque de ce qu'il est : sans concession. Pavel Hak laisse échapper un soupire : «  On m'a fait l'observation que ce roman échappe à toutes les formes habituelles de lecture. Pas de narration claire, ni d'identification avec les personnages. » Il se répète : « On suit l'objet, c'est tout, et cela exige une lecture qui lui est propre. » Avec un rien de fatalisme, il conclut : « Le lecteur va s’y habituer. Il ne peut pas faire autrement, il en a besoin : c'est le monde dans lequel il vit. »

Nils C. Ahl

 

Puissant et étouffant

Le long d'un fil tendu, Warax est un livre qui descend en apnée dans un monde de grands fauves et de petits chats de gouttière. Le roman des uns, des autres, de tout le monde. D'Ed Ted Warax en personne, homme d'affaires et vendeur d'armes, à FD 21, homme sans parole et sans mémoire. Texte étouffant et compact, sans intrigue sinon le monde qu'il décrit, Warax est une guerre et un chaos, le nôtre. Celui des armes, du sexe, de l'argent, de la violence sociale et physique, du discours mis à mort.
Autant le dire d'emblée, il s'agit d'un roman d'une extrême densité, parfois déroutant, sans fioritures ni préliminaires. Le monde tel qu'il est pour l'écrivain.

De sa construction, quatre trames narratives très opposées, certaines complexes, d'autres plus classiques, il faut retenir un agencement savant des voix individuelles et collectives, celles de la théorie et celles des corps, celles des bourreaux et celles des victimes. D'un côté, Ed Ted Warax donc, de l'autre FD21, l'homme déshumanisé, mais aussi Preston, sorte de Rastignac pornographique raté, ou encore un groupe d'immigrés clandestins au passage d'une frontière fermée par un mur. Le lecteur s'accroche aux scènes et anecdotes contenues dans les différents chapitres - comme un journal du réel et du romanesque mêlés. A lui de trouver son chemin dans cette vallée infernale.
L'enjeu est celui-là, d'ailleurs, indéniablement. Pour le lecteur, il s'agit en effet de garder l'équilibre entre un nécessaire abandon au rythme du récit et un dialogue avec lui. Comme la terre tremble souvent dans Warax, et qu'il s'y passe en vérité beaucoup de choses, ce n'est pas facile. Parfois, la très bonne littérature est à ce prix-là. A la hauteur de ce qu'elle tente. On en ressort lessivé de visions et ivre des changements de vitesse et de points de vue. Que s'est-il passé? On a lu un livre .

N. C. A.