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Vomito Negro

L’ÎLE MALÉFIQUE

Le nouveau livre de Pavel Hak poursuit le goût de l’auteur de Trans pour la traque angoissée, cette fois sous les tropiques des Caraïbes.

Safari, Sniper, Lutte à mort… Dès ses premiers titres parus chez Tristram, Pavel Hak évoquait la violence et le struggle for life… Dans Vomito negro, l’auteur, né en 1962 dans le sud de la Bohême et aujourd’hui écrivain français à part entière, poursuit un thème de prédilection qui est la survie dans un monde où le progrès scientifique signifie seulement exploitation de l’homme par l’homme plus efficace et entropie nous entraînant tout droit vers le chaos. La noirceur est volontairement excessive, elle trahit sans doute un certain pessimisme, elle fait surtout partie de l’esthétique. Pavel Hak, comme il l’avait brillamment démontré au travers de Trans (Points, 2009), sait jouer des genres afin d’en forger un nouveau, entre suspense de polar et outrance ironique de série B postmoderne : son histoire de fugitif était un roman noir avec un soupçon de SF mâtiné de littérature de goulag, où se déployait un pay-sage aux ciels crépusculaires. Avec Vomito negro, on change de latitudes (nous sommes sous les tropiques, quelque part dans une île des Caraïbes) mais pas de rythme : celui de la course folle où l’angoisse le dispute à la menace. Peur panique de l’adversaire prêt à vous trucider à tout instant et boulimie prédatrice de nourriture, d’argent et de sexe. Un homme n’arrive pas à dormir, il doit fuir. Il est recherché par la police comme la mafia qui cherche à l’abattre. Lui-même assassine et viole. Son père est malade et sa jeune sœur a disparu. Par qui Marie-Jo a-t-elle été enlevée ? C’est chez Smirnoff, un vieux camarade, pourvoyeur de vierges pour milliardaires pervers, qu’il trouve un début d’indice. Mais trop tard, la voilà embarquée sur le yatch du richissime libidineux Sidney Parker au large du continent.
Le lecteur est ballotté sans trêve entre les récits du frère et de la sœur, chasseurs eux-mêmes traqués. On est emporté par la spirale de la paranoïa. Marie-Jo, loin d’être une communiante effarouchée, se révèle aussi être une redoutable tueuse. Lorsqu’elle s’échappe des griffes d’un énième agresseur sexuel, c’est pour tomber entre les mains du Dr Godrow, un chirurgien receleur d’organes humains. Mais plus encore que la capacité d’adaptation darwinienne, Marie-Jo illustre le vouloir-vivre schopenhauerien, un inébranlable instinct de vie qui coule dans ses veines de descendante d’esclaves arrachés à leurs forêts natales, par-delà l’Océan, pour travailler dans les plantations de l’île.
Aux pages de traque de Marie-Jo et de son frère se glissent les scènes d’effroi du père, dépeignant la condition des esclaves, leur transport dans des cales où nombre d’entre eux périrent : « Les giclées d’excrétions fétides et les morceaux de chair putréfiée souillaient les prisonniers qui se trouvaient à côté des morts. Les marins n’évitaient pas non plus les éclaboussures. Quand ils soulevèrent la bâche emplie de cadavres pour la faire passer par la trappe, une coulée d’infect pus jaunâtre ruissela sur leurs têtes. » L’auteur de Vomito negro est passé maître dans le chromo gothique gore, il possède avant tout l’art de maintenir une cadence effrénée sans que lui-même ne s’essouffle.

Sean J. Rose