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Lutte à mort

Une pièce violente, parabole d'un monde plus sauvage qu'on ne le croit. Un peu d'excès dans la tasse tiède de la rentrée littéraire.
 

Toujours enragé, après Safari en 2001, Sniper en 2002, Pavel Hak publie Lutte à mort, mise en œuvre radicale d'une exploration de la violence, avec excès. Et un peu d'excès dans une littérature assez pépère ces temps-ci, ça fait effet de trouble-fête assez salutaire. Portée par la colère de cet écrivain face aux mécanismes du monde, une "pièce de théâtre" à lire comme un roman qui se réduirait à la parole de ses protagonistes. Mécanisme de la violence démonté par le langage, suscité par le langage, mais aussi mis en action dans le langage. Hak a choisi une langue violente, un dispositif violent - les répliques qui se percutent les unes les autres - pour ne pas sombrer dans l'analyse et nous faire vivre la violence en direct : la guerre, la domination, l'asservissement, les abus de toutes sortes, dès lors que n'importe qui détient le pouvoir de vie ou de mort sur des individus fragilisés. Lutte à mort va plus loin que Sniper, et passe de la guerre (loin de nous) à l'esclavage dans nos sociétés "pacifiées". De la guerre de Sniper, un personnage est comme extrait, une femme, dont Pavel Hak nous donne à voir ici le parcours violent, du pays en guerre (lointain, donc) à son arrivée chez nous. Sans défense, échouée ici sans papiers, pute et marchandise livrée à des personnages masculins dont les instincts sont les mêmes pour tous : l'objetiser, la violer, la torturer et la tuer. Il s'en dégage parfois une complaisance caricaturale, voire naïve, à présenter ainsi un monde sans aucune issue, dont les hommes auraient tous la même voix, les mêmes mots et le même projet. Une vision réductrice de l'humain qui ne serait déterminé que par le contexte, n'aurait jamais la liberté de le refuser. C'est que Pavel Hak a choisi l'excès pour mieux produire, non pas du réel ajouté au réel, mais la parabole édifiante d'une inhumanité tapie en chacun de nous.

Nelly Kaprièlian