Article de presse
Sniper

L’art a parfois mauvais genre. L'érotisme noir, la violence provocatrice hantent nombre de créateurs contemporains. Y a-t-il une littérature trash ? Y a-t-il une mode du sexe liée aux supplices, un goût pervers du scandale? Quels malaises révèlent ces textes crus, ces personnages de serial killers ? Cette sélection prend en compte des auteurs ayant un vrai projet littéraire.

 PAVEL HAK À BOUT PORTANT

 Au-delà du monologue halluciné d'un tireur embusqué, le romancier tchèque de langue française s'interroge sur le regard que porte l'écrivain sur la représentation des crimes de guerre et, plus largement, sur la violence contemporaine.

 Attention! Magritte l'avait bien dit. Une pipe n'est pas une pipe. Voltaire n'est pas Candide, Jarry n'est pas Ubu, ni Bram Stoker Dracula. Les agents chargés de la surveillance des écrivains, les associations suspicieuses et les groupes prompts à faire condamner les livres par les tribunaux sont invités à la prudence. Sniper, de Pavel Hak, n'est pas l'apologie d'un tueur. Le monologue halluciné du tireur embusqué qui considère que toutes les têtes humaines qui passent à portée de son viseur sont des « pastèques bonnes à faire sauter » ne doit pas être lu au pied de la lettre. Il en est de certains textes comme de certaines particules, à manipuler ou à disséquer avec la prudence la plus élémentaire.
Tchèque exilé en France depuis quinze ans, diplômé en philosophie, écrivant en français, Pavel Hak avait publié en 2001 un premier roman que son éditeur qualifiait lui-même de « barbare ». Safari (éd. Tristram) suivait l'abominable périple, en Afrique, d'un mâle raciste, caricature de p'tit Blanc dominateur qui entendait de concert, avec le même mépris des autochtones, chasser le rhinocéros et dompter la gazelle noire, flatter son instinct meurtrier et apaiser sa fringale sexuelle. Frôlant la pornographie, Safari convoquait la crudité dans tous ses états : brutalités conjugales, jouissances tarifées, exécutions sommaires, viols collectifs. Cette fable sur l'apocalypse poussait jusqu'au chaos la logique d'un monde sauvage, animal, transformé en jungle.
Sniper reprend la même interrogation de la violence contemporaine, à propos de la guerre cette fois. Ce roman n'est pas situé géographiquement ni historiquement. Il suggère des faits bruts proches de nous. Et s'interroge sur le regard de l'écrivain, la représentation des crimes de guerre, l'art et la manière de raconter des horreurs pareilles, fussent-elles vraies.
Sniper lui-même, mais sniper d'images, visant le mal dans tous ses états comme un cinéaste braquerait sa caméra, Pavel Hak se poste tour à tour en diverses positions : à la place du fou furieux en délire (« Je charge mon fusil. Ma grandeur, mon rôle inouï dans l'histoire de l'humanité, je le dois à ce morceau d'acier : au moment où l’homme peut tuer à distance (sans prendre de risque personnel), l'espace (et avec lui la logique du monde) bascule. Chaque balle que je tire achève une longue histoire du monde... »), puis aux côtés d'un homme qui n'en finit pas de creuser la terre gelée pour déterrer les cadavres de ses proches, dans le sillage d'un groupe de fuyards dont le village vient d’être bombardé et mis à sac, et au milieu d'un commando de militaires cyniques, arrogants, pratiquant meurtres, viols, exécutions sommaires, tortures, décidés à aller jusqu'au bout de leur nettoyage ethnique.

La littérature en otage
La charge émotionnelle de ces descriptions d'atrocités, oscillant entre un style documentaire, un lyrisme qui rappelle la litanie des guerriers ivres de charognes dans le Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat et la sèche vulgarité d'un roman de gare (« Gardes, faites entrer ces chiennes! », « Suce, pétasse! »), prend la littérature en otage. Pavel Hak accuse la fiction contemporaine, sa façon de s'emparer des corps pour investir le réel. Guerre et roman sont coupables des mêmes pulsions : l'abolition de toutes limites dans le délire sexuel. Bafouer les droits de l'homme revient ici à réduire les femmes en esclavage. L'un des enjeux de Sniper était donc de contourner l’écueil du voyeurisme. C’est ce à quoi s’efforce Pavel Hak en malmenant la langue, les mots, le rythme, pour dépeindre ces fantasmes de destruction, ces surenchères sadiques, ces jouissances à peaufiner les martyres. En injectant des dialogues crus, ou déminant l’insoutenable par le burlesque, la surenchère, la BD trash. Le sniper en rajoute dans la provocation (« La femme qui traverse la rue tombe, la tête fracassée. Avez-vous des doutes? Pas moi. Je tire. »), les filles violées affrontent leurs tortionnaires avec morgue (« J’adore la sodomie! »), s’échappent, et participent au jeu de massacre. Sniper, où se débat, dans la foule des torturées, une femme que la terreur a rendue aphasique, décline une série de variations sur l’effraction et la pénétration des corps, en particulier la bouche, qui crache l’injure, mord et hurle, vomit les sexes ou les fusils qu’elle est mise en demeure d’avaler. Pavel Hak strie son texte de symptômes de l’effarement. Ce sont des phrases courtes, interrogatives, exclamatives, des rythmes évoquant le souffle coupé, des parenthèses dont l’utilité est essentiellement vocale. Une respiration haletante à vocation de distanciation.

 JEAN-LUC DOUIN